Transition numérique-verte et mutations techno-économiques
Aborder les évolutions économiques dans la longue durée permet de donner corps à l'idée de mutations techno-économiques, et de mieux comprendre celles qui sont en cours.
Les systèmes techno-économiques
La notion de systèmes techno-économiques* permet d'envisager les évolutions technologiques dans leur ampleur, ainsi que leurs incidences économiques. Aucune branche économique n'existe en isolation des autres, les producteurs étant indissociables de l'amont et de l'aval de leur(s) chaîne(s) de valeur :
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Amont : fournisseurs (équipements, outils, etc.) et compétences internes ou externes
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Aval : acheteurs, avec leurs comportements d'achat et besoins (exigences de traçabilité, services assurantiels dédiés, inclinaison pour les biens et services locaux et décarbonés, etc.)
Les fournisseurs et acheteurs interagissent souvent avec d'autres secteurs ; l'existence de ces deux niveaux multiplie les interactions entre chaînes de valeur et filières, renforçant la cohérence du système techno-économique auquel elles appartiennent. La répétition de ces principes dans toutes les filières donne une cohérence à l'ensemble des évolutions techniques et économiques qui suivent les révolutions industrielles (machine à vapeur, chemin de fer, électricité, fordisme, numérique).
*Mis en avant par Geels, Dosi, voire Freeman, les systèmes techno-économiques éclairent avec acuité les grandes mutations techno-économiques actuelles.
Les cycles techno-économiques
L'approche de Carlota Perez dite des « grandes vagues de développement » s'inscrit dans ce cadre ; elle donne aussi un cadre aux évolutions technologiques, les reliant aux développements économiques et sociaux. On peut l'illustrer avec le cycle ou système « fordisme et hydrocarbures » (1908-1971).
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Phase 1 : installation du système techno-économique. Point de départ : Ford model T (1908) et surtout fordisme et ligne d'assemblage. Ces modes de production sont initialement émergents mais suscitent des gains parfois faramineux pour quelques pionniers ou chanceux : politiques de « laissez-faire », « roaring twenties »*. Les modalités « fordistes » sont de plus en plus courues par les investisseurs, avec des flux financiers massifs, qui deviennent supérieurs à la demande réelle : « économie casino », bulles financières.
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Crises et pivot : crash de 1929, effondrement de la confiance des acteurs économiques et extinction du crédit. Extension à l'économie productive et à la société, chômage, accroissement des inégalités, options politiques radicales.
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Opportunité et sortie de crise : une direction pour le nouveau système. Il s'agit de propulser et généraliser ce système à l'ensemble de la société, des individus, des modes de vie, de le convertir en revenu et prospérité pour tous. Il faut pour cela un support, une direction commune : ce sera l'« American way of life » post-1945 – banlieues pavillonnaires, équipements électriques domestiques, plastique, voitures individuelles… – et ses variantes dans les autres économies industrialisées. Cette direction doit néanmoins être identifiée et promue par des politiques industrielles amples et structurantes (ex. « New deal »).
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Phase 2 : déploiement et « âge d'or ». Propagation du paradigme techno-économique** à l'ensemble de la société. Accroissement colossal des marchés et de la création de revenu, soutenus par des gains de productivité considérables et continus, réduction des inégalités, « trente glorieuses » en Europe : croissance moyenne du PIB par habitant aux Etats-Unis en 1950-1973 de 2,5 % par an, productivité de 2,7 % par an (contre 1,8 % et 1,6 % en 1980-2023***).
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Retour progressif à la phase 1 du prochain cycle : la demande atteint ses limites à un certain point, saturation des marchés et du paradigme techno-économique. Ralentissement économique et chômage des années 70-80, retour des politiques de « laissez-faire ». Prémices du nouveau cycle « numérique » (premier micro-processeur grand public commercialisé par Intel en 1971) : succès et gains faramineux de quelques acteurs, augmentation puis envol des investissements, bulles et crises financières (1997, 2008), etc.
Trois autres cycles ou paradigmes techno-économiques sont identifiés par Perez selon le même schéma depuis la première révolution industrielle fin 18ème : la révolution industrielle britannique, l'ère des chemins de fer, le système « acier et ingénierie » :
*« Rugissantes années 20 » ou « années folles ».
**Dont les externalités environnementales furent certes ignorées.
***US Bureau of Economic Analysis.
Le paradigme « numérique-vert »
Selon l'approche de Perez, nous serions au milieu du paradigme numérique, entre les phases d'installation et de déploiement.
Le support déjà identifié de ce déploiement du numérique* est la transition verte, plate-forme nécessaire à l'augmentation enfin générale des gains de productivité et à la libération d'un considérable potentiel de création de valeur** : la massification des applications vertes est indissociable des technologies numériques, qui se déploient par la même occasion. On peut ainsi parler de transition « numérique-verte » – les institutions européennes évoquent depuis quelques années les « twin transitions » (transitions jumelles), et s'inspirent également des travaux de Perez.
Le système techno-économique « numérique-vert » cohérent, équivalent à l'« American way of life » d'après-guerre, est à même de propulser les applications numériques, avec une compatibilité et un couplage déjà forts. Une multitude de sphères économiques sont concernées : énergie et chaleur renouvelables, électrification et stockage, mobilités bas-carbone, rénovation et sobriété énergétique, économie circulaire, adaptation aux dérèglements climatiques, agriculture biologique et/ou urbaine. Le couplage entre activités vertes et numériques est déjà illustré par l'agriculture de précision, le pilotage et la prévision des énergies renouvelables, l'optimisation des procédés industriels, l'écoconception assistée, les applications de mobilité décarbonée.
Pour déployer ce système, de vastes adaptations techniques doivent être entreprises dans tous les secteurs, avec souvent des efforts de R&D et d'innovation : adaptation du réseau électrique aux renouvelables, amélioration du stockage de l'électricité, des batteries et de leur recyclage, des rendements des panneaux solaires, parmi des centaines d'autres. Il s'agit d'adapter les produits, services, intrants, procédés, mais aussi les infrastructures, compétences, cadres légaux. Tous ces éléments s'assemblent et s'auto-alimentent, générant d'innombrables synergies dans l'ensemble de l'économie. Les modes de vie sont eux aussi déterminants : éloignement du plastique, alimentation biologique, moins carnée, train plutôt qu'avion, mobilités douces, consommation locale/groupée. Permis par la baisse des prix et l'appui des politiques publiques, ils sont un des leviers de conversion générale vers cet « âge d'or vert ».
Si les applications vertes soutiennent le déploiement du numérique, l'inverse est bien sûr également vrai, dans une multiplicité de cercles vertueux entre les deux dynamiques. La décarbonation des économies représente un effort comparable à celui des reconstructions d'après-guerre, avec un parallèle entre le faible coût de l'information aujourd'hui, et de l'électricité dans le précédent paradigme. Le potentiel d'un « European way of life » est réel si les difficultés actuelles sont toutefois surmontées***. Les politiques publiques et industrielles ont la capacité de faire advenir cette prospérité numérique-verte, en envoyant les signaux nécessaires aux investisseurs et entreprises, en facilitant voire provoquant les vastes adaptations techniques.
*Ce qui ne signifie bien sûr pas que toutes les applications numériques soient souhaitables dans l'absolu.
**Autant que possible décarbonée et sobre en ressources naturelles.
***Il est vrai que l'économie chinoise a une grande avance technologique en la matière.


